Vos talents culinaires étaient en sommeil. Bercée par la vie, vous naviguiez de Picard en Allô-Sushis, tâchant de maintenir les diablotins lipidiques loin de vos yeux, de vos bottes et de votre carrelage. Délicatement, vous brossiez quotidiennement le daim souple de vos bottes favorites, constatant avec bonheur que peu à peu le souvenir sombre et tragique de vos dernières aventures culinaires s'effaçait.
Tout allait bien.
Et puis, et puis, on ne chasse pas la nature extrême d'un chef qui persiste à s'ignorer. En vous, Ratatouille attendait son heure. Jaillie des profondeurs de votre inconscient, pulsionnelle et évidente, une nouvelle recette s'imposa dans votre esprit fiévreux et fondamentalement créatif. La Pasta Sautada Liberta. On stage, baby.
Pour réaliser votre projet, rien de plus simple.
Enfilez un mini short, un collant très fin et vos bottes (le haut devient alors anecdotique). Vous allez dîner chez des amis, à pieds parce que le métro n'est plus à votre taille quand vous êtes dans cette humeur-là. Vous êtes une winneuse et une bombasse, et vous aimez sentir à chaque pas l'écart parfait de vos bottes loose qui plissent légèrement autour de vos chevilles. Quand on vous regarde, affectez une nonchalance cool - j'éclate Lara Croft, mais c'est complètement naturel. Surtout quand vous croisez une fille tout en noir et serrée dans des bottes brillantes, so 2008 ; vous lui souriez et elle rougit. Vous n'êtes pas moderne, vous êtes la modernité. Le monde est à vos pieds.
Après avoir affolé quelques mèches blondes devant vos yeux, arrivez.
Clac clac!! font vos bottes sur le parquet. Smack smack! font les baisers sur vos joues. rouuuuuiiin rouuuuuinnn! fait la guitare de Kurt Cobain, chantant que tout de même, quand on est dans un avion, on peut pas se plaindre même si des fois on a mal. Bref, home like! pour un peu vous mettriez vos pantoufles (vous auriez peut-être du d'ailleurs, à bien y réfléchir. Mais vous êtes comme ça. La fleur au fusil, audacieuse. Vous le racontiez encore hier à votre copine-encore-plus-blonde-que-vous-qui-se-permet-toutefois-de-bronzer-mieux; avant, vous faisiez même du stop le week-end. Alors, des pantoufles...)
Bref.
On rit, on parle, et vous êtes un peu la queen de la soirée avec votre short et vos bottes. On vous passe des verres, et puis d'autres verres, et puis des flûtes. Vous pétillez littéralement et votre reflet se diffracte dans les bulles chic d'un Champ' ad hoc. C'est assez difficile d'avoir plus de classe que vous, mais de temps en temps vérifiez dans un miroir que vous ne vous la jouez pas trop quand même - n'était votre sourcil gauche qui s'échappe vers les hauteurs dès que vous dédaignez ce qu'on vous dit, ce qui arrive assez souvent, vous êtes d'une coolitude à faire s'évanouir Garance Doré.
Il fait faim. Magiquement sur la table apparaissent des assiettes, des salades, du pain. Super cool, vous donnez un coup de main à la maîtresse de maison en vous occupant des pâtes. Des colorées, des tirebouchonnées, fumantes, dans lesquelles vous jetez quelques aulx, quelques feuilles de salade qui ravissent votre sens esthétique, des dés de tomates et puis, et puis, une double rasade d'huile d'olive parce que c'est bon pour le coeur et pour la langue et que ça vous déculpabilise de fumer.
Fiérote, apportez votre plat de pâtes dans le salon et posez-le sur la table basse, celle que vous avez cassée en 1998 en sautant dessus et dont on a prudemment remplacé le verre par... une porte, et accueillez les remerciements avec un petit sourire humble. Vous servez tout le monde parce que vous êtes comme ça, vous êtes généreuse. On dîne. Assise en tailleur parce que même sapée comme une bombasse vous savez rester cool, picorez. Vous êtes à mille lieue d'avoir faim, la discussion avec votre voisine est beaucoup trop intéressante ("NY a les yeux braqués sur nous, mais à Paris il ne se passe plus rien, j'envisage de partir à Berlin - Han je suis complètement dans cette impression, c'est mort ici, allons à Barcelone, retrouver Ramon", etc).
Assiette à moitié pleine, on monte le son et Kurt hurle à déchirer la baffle. Il est temps d'attaquer un mélange de rock'n roll et de cha-cha version pogo avec qui veut. Yeah baby, you got it.
Entre deux épaules, apparaîtra alors votre ami et frère, pile au moment où une main anonyme change le disque pour lancer à fond My Way, par les Sex Pistols, qui est à votre groupe de potes ce que le haka est aux All Blacks. Ravie, prenez votre élan, sautez par-dessus la table et atterrissez pile dans les bras du frangin. Qui vous lâche.
Vous tombez au ralenti. votre fesse gauche entre en contact avec le bord de votre assiette, et tandis que vous finissez violemment sur le parquet, les pâtes colorées s'envolent, très haut, étonnamment haut.
C'est beau.
Elles passent devant la lumière, luisantes, rapides, s'enchantant de mille couleurs étranges. Certaines tournoient, d'autres font de la chute libre, c'est comme un rire d'enfant dans une cantine un jour de petits pois. Les feuilles de salade défient la pesanteur, comme de petits parachutes; les dés de tomates... Mais où sont les dés de tomate...? Un ange passe, les ailes souillées, une tête de mort tatouée sur le bras gauche.
Vous êtes en train de pousser dans ses ultimes retranchements le concept des pâtes sautées. Comme à votre habitude, vous réinvestissez les recettes classiques pour les mettre au carré, défiant les limites médiocres du contenant. Grâce à vous, enfin le contenu est. Il n'est plus dans (une casserole, une assiette, un ventre), il accède lui aussi à la connaissance du monde. Il voyage, il se meut. Free pasta!
Bref. En une seconde, la folle farandole inverse son mouvement glorieux, et vous noie. Fermez les yeux sous l'assaut, et sentez les pâtes libérées s'insinuer dans votre corsage, l'imbiber d'huile pour un sauvage effet tie & dye. Voulant vous rattraper, dérapez sur une matière indéterminée et étalez-vous dans la sauce. Vous redressant, votre regard tombe sur vos bottes. Oh. Les dés de tomates. Comme doués d'intention, ils se sont tous rassemblés là. Impuissante, regardez les pâtes écrasées mêlées de tomates faire corps joyeusement avec le daim si soigneusement brossé. Autour de vous, le carnage, subtil, beige, rouge et vert, renouvelle puissamment la bolo déconstruite première main.
Entendez ce silence, où résonne encore la voix ivre de Sid. Final countdown. Tout le monde vous regarde et, complètement mort de rire, votre frère vous tend une main charitable. Vous dansiez? Chantez, maintenant!
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ps - non, je ne sais pas comment vont mes bottes, je les ai mises au fond d'un placard avant le lever du jour....